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PREMIERS RESULTATS DES FOUILLES

Transcription de la présentation faite par Nicolas Clément (Mosaïques archéologie)

au conseil municipal d’Aurillac le 11 décembre 2013

(extrait de la Revue de la Haute-Auvergne, t. 75, octobre-décembre 2013)

 

 « Nicolas Clément, archéologue de la société Mosaïques Archéologie, responsable du chantier de fouilles :

 

Avec mon collègue Ludovic Leroy, de la direction de la société Mosaïque archéologie, nous sommes venus vous présenter l’état de l’avancée des recherches sur les fouilles concernant l’îlot Saint-Géraud. (…) [Le] décapage vient de se terminer il y a deux jours. Nous avons ouvert une emprise de 2000 m² qui correspond (…) à un parking souterrain lié au projet de l’îlot Saint-Géraud, (…) au sud de l’église abbatiale[, avec une] esplanade qui vient par-dessus – un espace public, espace vert – et des logements qui doivent se construire au sud et à l’est.

Lorsque nous sommes en présence de bâtiments (…) classés Monuments historiques, ou d’espaces qui sont ouverts pour des axes ou des grands travaux, il y a ce que l’on appelle de l’archéologie préventive. Elle fonctionne, dans un premier temps, par un diagnostic réalisé par l’INRAP, l’Institut national de recherche en archéologie préventive. Il réalise des sondages. [voir le plan, page ci-contre]. [Ici, les] sondages ont révélé la présence de vestiges archéologiques, ce qui est évidemment classique, puisqu’on est au sud d’une église abbatiale. (…) L’Etat a [ainsi] décidé de prescrire une fouille sur l’emprise du parking. (…) Un appel d’offres a été ouvert. Deux sociétés ont été retenues : la société Mosaïques Archéologie de Montpellier, et la société Acter, des Pyrénées orientales. Ces deux sociétés sont en charge de la fouille de cette emprise, fouille qui doit durer quatre mois. On a un cahier des charges : en quatre mois, on doit réaliser la fouille complète scientifiquement ([quoique] partielle sur le terrain), pour que les travaux puissent se réaliser. Quatre mois à six personnes. Nous avons débuté le chantier le 28 octobre, donc cela fait un peu plus d’un mois et demi.

 

Présentation de l’emprise de la fouille, avec localisation des sondages effectués en 2012 par l’INRAP.

Capture d’écran de la captation de l’intervention de l’archéologue Nicolas Clément devant le conseil municipal d’Aurillac.

 

Les fouilles font beaucoup de bruit, beaucoup plus que ce qui était prévu, parce que les découvertes ont été inattendues. Inattendues non pas par le type de vestiges qui ont été découverts, puisque je vous rappelle que nous sommes au sud de l’église abbatiale, et comme tout établissement monastique, [c’est le lieu où] se développe le cloître, avec les bâtiments conventuels – qui servent à la vie des moines : la salle de chapitre (salle de réunion), le dortoir, le réfectoire… Nous avons mis au jour une partie des bâtiments conventuels. [Sur le plan de la page suivante], le gros trait gris, c’est le canal des usiniers, encore connu sous le nom de canal de Saint-Étienne. Les Aurillacois connaissent bien ce canal, puisqu’il était en partie visible, encore, dans les années 1970. (…) Il est aménagé, tel qu’on le connaît aujourd’hui, depuis le xviiie siècle et il est déjà mentionné dès le xviie siècle. Sur le cadastre napoléonien, on le voit aussi très bien. Ce qui avait déjà interpelé les érudits locaux, notamment Abel Beaufrère, c’était justement ce contour un peu bizarre, en baïonnette ; du coup, il pensait que cette structure venait contourner quelque chose qui existait, et il supposait [non] que c’était le cloître, mais l’église Saint-Clément, qui est l’église construite par le [père] de saint Géraud, donc une église qui aurait pu être du ixe siècle. En fait, il avait tort dans le sens où ce n’est pas [cette] église que le canal vient contourner, mais il avait raison en ce que cette anomalie dans le tracé vient bien contourner quelque chose : ce sont les vestiges de l’établissement monastique. [Au bas du plan,] on peut voir le couloir de la galerie est : [il y a là] un cloître, donc une cour centrale, une galerie qui court autour de ce cloître, et autour de cette galerie, des bâtiments qui se développent. Donc, c’est là que l’on doit trouver, classiquement, le réfectoire, le dortoir, le scriptorium, etc. Nous avons dégagé la galerie est, une partie de la galerie sud, [et de gauche à droite sur le plan] un grand bâtiment, un couloir qui donne accès à un autre espace du monastère, une pièce où des colonnes sont encore en place : jusqu’ici, on a du bâti médiéval. Ensuite [vers la droite et le haut du plan], on a du bâti qui est plutôt des xvie-xviie siècles, un quartier qui est abandonné vers le début du xviiie a priori, et d’autres vestiges du Moyen Âge – ou de la fin du Moyen Âge – avec notamment des sépultures et potentiellement une église qui [pourrait être] l’église Saint-Benoît – on lui donne un nom, mais en archéologie, on travaille beaucoup par hypothèses ; on sait, par les textes, qu’il y a une église Saint-Benoît qui est dans les environs proches du cloître, et là, effectivement, on a des sépultures, du bâti, donc pourquoi pas l’église Saint-Benoît ?

 

Présentation du plan des bâtiments mis au jour.

Capture d’écran de la captation de l’intervention de l’archéologue Nicolas Clément devant le conseil municipal d’Aurillac.

 

Quand on replace [le plan des bâtiments découverts sur un plan de situation], on s’aperçoit qu’on est dans l’axe du transept sud, donc véritablement dans le grand aménagement de l’église abbatiale et de l’ensemble [monastique], [sachant que] l’église abbatiale a été reconstruite plusieurs fois, [et] consacrée en 1095 par le pape Urbain II, de retour de Clermont où il venait de prêcher la première Croisade.

(…) Il faut s’imaginer [que] lorsqu’ont été construites les deux arches [passant sur le canal que] l’ensemble [avait été] remblayé de terre végétale (…) : c’est pour cela qu’on a des petits ponts qui permettent d’enjamber le canal des usiniers, puisque [l’espace environnant avait été transformé] en jardins depuis le xviiie siècle. (…) Lorsqu’ont [été] aménagés ces petits ponts, les vestiges étaient déjà très dégradés, c’étaient des ruines, puisque comme clef de voûte de l’arcade [a été réutilisé] un élément décoré, un chapiteau. (…) Il y a d’autres éléments qui proviennent de l’abbaye qui ont été réemployés. (…)

 

Vestige de petit pont sur le canal des usiniers (cliché Patrick Sabatier)

 

Plan de situation des vestiges, à proximité de l’église abbatiale.

Capture d’écran de la captation de l’intervention de l’archéologue Nicolas Clément devant le conseil municipal d’Aurillac.

 

Le cloître proprement dit, [avec] sa cour, est sous le parking [paroissial actuel], et c’est de là, a priori, que provient la vasque médiévale [aujourd’hui place Saint-Géraud] – d’après les textes, il y en aurait eu deux, une au centre du cloître, et une devant la maison de l’abbé, qui est plus à l’est des bâtiments que nous avons [découverts], et on ne l’aura pas parce que l’emprise de notre fouille ne va pas jusque-là. (…) Aujourd’hui, une partie des bâtiments de la paroisse sont peut-être encore des bâtiments médiévaux encore en place.

Ces bâtiments conventuels ont évolué, ont subi les affres du temps et des hommes. Vous savez qu’ils ont été en partie détruits pendant les guerres de religion, en 1569. Mais déjà en 1561, l’abbaye a été sécularisée, c'est-à-dire qu’on a [remplacé les] moines par des chanoines, qui ne vivent plus dans la règle bénédictine. Ils ont des maisons particulières, et ils désertent les bâtiments conventuels qui eux-mêmes étaient fortement dégradés [puisque l’on apprend par] les textes qu’en 1518 et 1530 [déjà] il n’est plus possible d’utiliser le dortoir, le réfectoire, [en raison de leur] délabrement.

Notre travail est de documenter tout cela pour réécrire l’histoire de cette abbaye par la documentation archéologique – puisque vous savez que les textes sont toujours manipulés et manipulables, or le mobilier archéologique est là, les murs sont là, les éléments de datation sont là, donc on ne peut pas tricher. (…)

 

Galerie est du cloître au premier plan (cl. P. Sabatier)

[Dans] la galerie est du cloître, qui borde la cour, il y a une toiture effondrée, des fragments de tuiles qui datent de la dernière occupation du bâtiment, [le tout lié] à une phase de récupération des matériaux : donc on doit être plutôt dans le xvie siècle. Sous cette toiture effondrée, on a une toute petite partie du dallage médiéval, qui est encore en place, fait en pierre. On peut supposer que le cloître, les bâtiments conventuels, sont construits en même temps que l’église consacrée en 1095, (…) [du moins] entre la fin du xie et le début du xiie siècle. Mais on sait aussi – c’est l’archéologie qui le montre – qu’on a un réaménagement [ultérieur] du cloître et notamment de la galerie. Dans la galerie, on est venu insérer des colonnes engagées, dont la base est typiquement gothique. L’art gothique se développant entre le xiiie et le xvie siècle, il est difficile pour nous pour l’instant de dater, mais on sait qu’on a une phase de réaménagement. Il faut s’imaginer les galeries du cloître voûtées en voûtes d’arrêtes à nervures.

 

« Pièce 1 » avec ses bases de colonnes et sa calade (cliché © Nicolas Clément, Mosaïques Archéologie)

 

La pièce 1 a des bases de colonnes encore en place : toute une série ; des bases médiévales, romanes vraisemblablement, et [ponctuellement] un réaménagement gothique qu’on a pour l’instant du mal à dater. (…) Il est peut-être du xvie, lié au réaménagement de 1530, [quand] l’abbé prend la décision d’investir tous les revenus dans la réhabilitation des bâtiments conventuels. C’est une décision qui a été prise, mais a-t-elle été suivie d’effets, on n’en sait rien. [Cette pièce 1 présente] un sol de calade, comme on peut en avoir encore au xixe, ou [aujourd’hui] dans certaines rues. Les grosses plaques [qui la recouvrent par endroit] sont des enduits peints tombés à plat sur ce pavement. Ce n’est pas le pavement d’origine, médiéval : [il daterait a priori] aussi du xvie siècle.

(…) On parle beaucoup par hypothèses, mais on a fini le décapage avant-hier, et on est en phase de fouille véritable depuis une quinzaine de jours [seulement].

[Dans] le couloir qui donne accès à un autre espace, à l’époque moderne (xve, xvie ?), on est venu installer un caniveau, qui [a] percé les niveaux médiévaux pour se jeter dans le canal.

 

Couloir (à gauche) et « pièce 3 » (à droite) en cours de dégagement, avec ses colonnes en place (cl. P.S.)

La pièce 3 est la plus spectaculaire visuellement, (…) puisque c’est là que nous avons des colonnes encore en place, qui font entre 1 m et 1,50 m. (…) On a même la base d’une fenêtre, des murs qui font près de deux mètres de haut. On a un pilier central, en cours de dégagement. Et dans cette pièce, il faut s’imaginer, au [sommet] de ces colonnes, des chapiteaux de l’école d’Aurillac – les fameux chapiteaux de l’école d’Aurillac, connus, il y en a trois exposés au musée, cinq aux États-Unis à Detroit ; on va bientôt les rattraper, parce qu’on en a trouvé au moins deux-trois ! Ce sont des chapiteaux qui sont très caractéristiques, de la fin du xie siècle - début du xiie siècle, où on a des entrelacs, des éléments végétaux et des perles.

 

Colonnes de la « pièce 3 » (cliché © Nicolas Clément, Mosaïques Archéologie)

C’est un peu “la gadoue”, ce n’est pas très propre, on fait ce qu’on peut. Mais (…) il a beaucoup plu en novembre, il a beaucoup gelé il y a deux semaines, on a eu la neige – pour nous Méridionaux, ça nous change un peu, c’est la première fois que je déneige pour fouiller, il faut un début à tout ! En ce moment, il fait beau l’après-midi, alors ça dégèle, et ça fait un peu de boue, donc ce n’est pas évident à fouiller, mais le chantier avance bien.

Une autre pièce est remarquable, [avec] un beau dallage, assez bien conservé, qui est agrémenté de toute une série de mortaises – donc de trous – qui [laissent entendre] qu’il y a eu tout un système de poutres qui venaient [s’y enchâsser]. Cela va peut-être nous donner une indication sur la fonction de ce bâtiment. (…) En tout cas, c’est quelque chose qui est cloisonné ; donc après, on peut imaginer plein de choses. Du côté [oriental] du mur, on a jusqu’à trois mètres d’élévation. C’est une construction qui est extrêmement soignée et qui est bien conservée, mais qui a les pieds dans l’eau, puisqu’on a la nappe phréatique, qui nous pose aussi problème parce qu’on doit descendre normalement jusqu’à 40 cm sous son niveau. (…)

[Plus au sud] on a des caniveaux, peut-être des sépultures, c’est un secteur extrême riche archéologiquement, mais c’est de la fouille, donc on documente, on descend, petit à petit, et on enlève : l’archéologie, c’est aussi de la destruction, il faut bien en avoir conscience. Si on veut savoir comment cela a évolué, comment cela s’est construit, cela passe par la destruction. (…)

Quelques éléments lapidaires [remarquables ont été mise au jour] : des bases de colonnes, des colonnettes, des chapiteaux de l’école d’Aurillac, et cette semaine, on a sorti un modillon : c’est un petit personnage qui se tire les joues et qui tire la langue ; son nez a été un petit peu abîmé, de petites boules [représentent] les dents, [il a] deux petites oreilles. (…)

Le plus spectaculaire, c’est [la] partie [qui vient d’être décrite précisément]. Heureusement qu’on a commencé par [elle]. Au moins, on prend bien [les choses] en amont, et on peut bien les gérer. [Plus au sud et à l’est, au-delà du canal], ce n’est pas moins intéressant scientifiquement, mais on est dans de l’archéologie classique, avec des fouilles de sépultures, des murs qui ne sont pas très bien conservés donc il n’y a pas de conservation à prévoir. On est dans de la fouille classique, de la fouille préventive, [qui s’attache à] documenter pour qu’ensuite les travaux puissent se faire. »